Le verbe aimer du mois de mai

 

 

C’est le poète Nelligan qui s’écriait dans un quatrain : « Ah ! le joli mois de mai ! »  Et, avec le temps, je comprends davantage son engouement.  Il lui fallait, hélas, être ivre pour que l’euphorie s’empare de lui, mais je persiste à dire qu’il n’est pas nécessaire d’avoir bu pour être enivré par la nature et par la vie.

 

J’ai toujours vu ce mois se lever avec un sentiment particulier.  Je ne sais trop pourquoi, mais c’est en mai que j’aurais aimé naître.  En même temps que les fleurs,  au moment où l’optimisme est à son comble.  C’est sans doute pourquoi j’ai choisi ce mois lorsque est venu le temps de me marier.  Parce que les époux de mai ont sur le visage cet épanouissement qu’on ne trouve pas au temps de la canicule ou des vents de l’hiver.  Et puisque tout renaît dans le cœur comme dans l’âme,  pourquoi ne pas se servir du plus joli mois du printemps pour se dire tendrement : « je t’aime ». 

 

Oui, cet aveu qu’on craint de murmurer dans la froidure ou qu’on oublie quand la chaleur nous accable.  Avec des mots d’amour,  on peut, je le sais, changer les rictus en sourire, faire d’une ride un sillon de bonheur.  Parce que le cœur se réchauffe sous un soleil plus ardent, parce que le vert de l’espoir s’offre aux yeux au gré des feuilles de la même teinte qui bourgeonnent aux branches des arbres.  Avec des mots d’amour,  on peut tout régler.. ou presque.  On oublie la froidure, on oublie les mécontentements, on fait fi de ses derniers déboires et on retrouve, tel au seuil de la vie, son cœur d’enfant.

 

Il y a un jour ou deux, alors que le mois de mai tournait à peine ses premières pages,  je voyais de ma fenêtre un couple aux cheveux gris qui se promenait en se tenant par la main.  Tout comme des adolescents à l’orée d’un premier amour.  Douce vision que celle de la passion qui unit les êtres qui s’aiment, nonobstant l’âge et, bien souvent, un état de santé précaire.  Oui, comme des adolescents qui découvrent un coin de rue pour échanger des sentiments.  Quelques minutes plus tard, j’entendais par cette fenêtre entrouverte une jeune mère qui disait à son enfant : « regarde l’écureuil, vois comme il est gentil. »  tout en se penchant sur le petit pour le couvrir de baisers,  elle ajoutait : « mais c’est toi le plus joli, mon chéri ». 

 

J’ai même remarqué que le dépanneur du coin affichait une mine qui allait de pair avec la nature qui se paraît de ses attraits.  Son « bonjour monsieur… » avait quelque chose de tendre. Comme pour afficher qu’il était heureux et qu’il voulait propager l’amour, qu’on pouvait lire dans ses yeux, à l’égard de ses clients.  Sous mon sapin, le chat d’un voisin s’étire d’aise.  Il a même oublié de chasser les oiseaux.  Comme si, en mai, il avait envie de les aimer.  Pour un jour ou deux, sans doute.  Quelle grasse matinée pour lui et quel doux repos pour les oiseaux qui, de leurs branches, chantaient déjà la joie… du sursis !

 

Oublions le canevas et revenons à ces mots d’amour qui enchantent.  Je suis certain que, en ce jour, des amoureux vont créer des verbes pour étaler leurs sentiments. J’entends déjà d’ici un Stéphane dire à sa chère Nathalie qu’il l’aime comme il ne l’a jamais aimée.  J’imagine une jeune mère de trois enfants attendre impatiemment le retour du conjoint pour que la soirée soit heureuse.  Et ce dernier, une fleur dans la main, lui murmurer avec tendresse des mots que lui suggèrent ces heures printanières.  J’ai également l’image de ces petits devenus grands qui, d’un geste spontané, téléphonent à leur père, à leur mère, pour s’exprimer dans un élan. 

 

Suis-je trop poète ?  Serais-je, à l’instar de Nelligan,  ivre d’affection ou de tendresse ?  Serait-ce le cas que je n’oserais enfreindre moi-même le sonnet qui trotte dans ma tête.  Parce que tout ce que je vois,  même les gens qui grattent leur pelouse, se fait, avec au cœur beaucoup d’amour.  A défaut des mots,  on perçoit les choses souvent par les gestes.  Avec des mots d’amour dans  la tête et le verbe en plein cœur, on réussit même à se rendre à son travail en souriant.  Je le constate en apercevant ceux et celles qui, depuis quelques jours, démarrent la voiture en sifflant,  sans se préoccuper du dur labeur qui les attend.  Et comme je suis à l’âge de l’observation, je les vois revenir le soir, avec le même sourire, un colis sous le bras, parfois des fleurs,  et tendre avec amour l’autre bras aux enfants qui anticipaient leur retour.  Sans le moindre signe de fatigue,  sans le moindre geste d’impatience.  Parce que le joli mois de mai invite à la détente, au bien-être, à l’harmonie et à la paix du cœur.

 

Des mots d’amour, que des mots d’amour, qu’on peut lire dans les yeux sans même qu’ils soient prononcés de vive voix. « la journée n’a pas été trop difficile ? » me suis-je risqué à demander à l’un d’entre eux.  Pour l’entendre me répondre. « Non, il faisait si beau ! »  tout en décapsulant sa bière avant le souper.  La soirée s’étire, le temps est plus frais, mais j’aperçois des couples qui déambulent sans se soucier de l’heure ni des passants.  Des couples qui, seuls au monde, échangent des mots d’amour, parce qu’un lilas les enivre de son parfum.  Et je m’en voudrais d’oublier de vous dire, que des mots d’amour, ça se chuchote aussi aux enfants.  Prendre un petit être dans ses bras, l’embrasser, le serrer sur sa poitrine et lui dire « je t’aime », c’est l’imprégner du plus beau verbe de la langue française.

 

Regarder sa grande fille de neuf ou dix ans et lui confier. « nous sommes fiers de toi et nous t’aimons beaucoup », c’est également verser le miel de l’abeille dans son cœur parfois habité par le doute.  Et dire à son fils de seize ou dix-sept ans « je t’aime mon grand », sans raison précise, c’est le surprendre avec un sentiment qui le remuera, au moment où les études ont peut-être raison de ses efforts.

 

Avec des mots d’amour, les poètes clament - je les soutiens-  que rien n’est impossible.  On peut, il est prouvé, faire d’un ruisseau un océan,  troquer l’orage contre l’arc-en-ciel et faire surgir d’une peine, une joie.  Avec des mots d’amour, on peut même, j’en réponds de ma foi,  extraire d’un cœur de pierre l’eau douce… d’un émoi.

 

Extrait du livre :

 « Au gré des émotions ,mes plus beaux billets »

 de

Denis Monette

 

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