A chacun son ambition
On dit qu’elle peut perdre son maître
et c’est vrai, mais à chacun son ambition dans la vie. En écoutant une certaine
émission, un de ces soirs, j’ai été consterné d’entendre que l’ambition de
plusieurs des invités était l’argent. Que l’argent, sans aucune autre valeur
accrochée à ces dollars, sinon les biens matériels qu’ils pouvaient permettre.
Dans le but de retrouver sa dignité, disait un monsieur qui avait tout perdu à
deux reprises et qui se lançait dans une troisième aventure de même nature.
Je suis resté perplexe. Depuis quand l’argent est-il le seul atout qui permette
d’étaler aux yeux des autres de la dignité ? Allons, tout de même ! Je n’ai rien
contre les ambitieux qui partent en affaires, qui font faillite et qui
recommencent, quitte à laisser en chemin leur maison, leur puissant yacht et
leurs voitures de prix. Sans eux, l’économie serait souffrante, car ces
consommateurs ont laissé plusieurs dollars dans certaines industries qui ont
profité de leurs ambitions… dérisoires.
C’est curieux, mais je me souviens qu’à vingt ans, mon ambition se trouvait
beaucoup plus au fond de mon cœur que dans mes poches. Ce que je voulais
réussir, c’était surtout ma vie et ce, bien avant de réussir dans la vie. Je ne
rêvais pas d’être riche, je désirais tout simplement être bien dans ma peau et
ne pas me lever le matin avec des comptes à payer qui dépasseraient largement
mes modestes revenus. Pour moi, l’ambition était beaucoup plus synonyme de
raison que de profusion. Mon ambition était de réussir dans les sphères
auxquelles je croyais et non de me lancer tête première dans une aventure où
j’aurais pu risquer de perdre le peu de biens dont j’avais grandement besoin
pour prendre soin de ma famille. Et, avec expérience, croyez-moi, puisque
j’étais issu d’une famille qui avait tout gagné pour tout perdre un jour à cause
d’une mauvaise gestion.
Ce qui m’a valu en pleine trentaine de me retrouver devant rien, moins que rien,
avec le courage de rebâtir ma vie autrement, seul, sans argent. Et c’est à ce
moment que la raison nous parle. Troquer l’appât du gain pour un gagne-pain au
gré de son talent. Dieu merci, je n’étais pas matérialiste. Tout ce que je
désirais dans la vie, c’était posséder un jour une petite maison bien à moi, ne
plus avoir de dettes et me délivrer de tous les tourments que causent les
comptes en souffrance garnis d’intérêts dont on ne voit pas la fin.
C’est donc à cause de cette belle leçon de vie que, courage et foi en moi, j’ai
pu réussir à devenir l’être équilibré que je suis aujourd’hui. Du moins, sur le
plan des ambitions mieux gérées, mieux nourries. Ce toit sur ma tête, je l’ai
obtenu au gré des efforts et avec l’aide d’une épouse qui a mis la main à la
pâte. Notre ambition, c’était de pouvoir nous lever un beau matin sans ne rien
devoir à personne et avec assez d’économies pour que nos petits, devenus grands,
puissent être instruits. J’ai cru en moi, au jour le jour, sans me fier à des
emprunts bancaires et sans brûler d’étapes dans ce nouveau cheminement. Somme
toute, la plus noble ambition est celle que l’on va chercher en toute conviction
au fond de soi.
Non, je ne suis pas riche comme certains, mais j’ai au cœur cette richesse qui
fait que mon petit univers, aussi modeste soit-il, ne s’écroule pas. Je fais
partie de cette classe moyenne qui, pour éviter d’être parmi les pauvres de
demain, a su freiner quelques ambitions, mettre un point à la place de la
virgule parfois, et envisager une stabilité en coupant le superflu d’une folle
randonnée.
Vous allez certes me dire qu’avec l’âge, l’ambition diminue, mais ce n’est pas
tout à fait vrai. L’ambition d’être, de poursuivre sa route, de gagner sa vie,
de ne pas dépendre d’autrui est encore là. Avec un ticket modérateur, si je peux
m’exprimer ainsi. Avec plus de sagesse et de sérénité parce qu’il est vrai
qu’avec l’âge… on connaît.
On calcule mieux et on ne se lance pas les yeux fermés dans les ambitions
désordonnées de nos trente ans. Vient un temps où on analyse les situations, et
, ce faisant, les risques sont moindres et les défis tout aussi grands. Car
l’ambition du cœur n’a pas besoin d’un prêt hypothécaire. Ceux qui perdent et
recommencent peuvent réussir, je n’en doute pas, mais combien d’entre eux, si on
les compare à ceux qui ont le don de perdre sans cesse sans s’arrêter pour
regarder où en est leur vie et celle de ceux qui les entourent et qui vivent sur
ce … qui-vive.
A chacun son ambition, je le répète, mais de grâce, pas au détriment des autres
qui, angoissés, attendent les événements. Retrouver sa dignité ? C’est curieux,
mais j’ai l’impression de ne jamais l’avoir perdue sans avoir les poches
bourrées. Car la dignité de tout être humain se trouve beaucoup plus dans sa
joie de vivre que dans l’aisance d’exister. La dignité, c’est un état d’âme, une
paix du cœur que seule l’ambition d’être heureux peut procurer.
Denis Monette
Extrait : Au gré des émotions
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