On ne peut pas aimer ses enfants pareil …
Les parents croient à un amour égal, mais c’est
impossible, explique la psychanalyste Claude Halmos. Et tant
mieux. Parce que chaque enfant est singulier, et aimer différemment
ne veut pas dire aimer moins.
Et toi, tu préfères qui ? Ton papa ou ta
maman ?
Les enfants – ceux du moins qui ne réussissaient pas à fuir en proclamant : « Je préfère le chocolat ! » – oublient rarement l’angoisse et la culpabilité que provoquaient chez eux ces questions faussement innocentes, posées en général sur le ton le plus doucereux possible par des adultes aussi sadiques qu’irrespectueux de leur personne. Devenus parents, ils en retrouvent parfois l’écho sur le divan du psychanalyste lorsqu’ils tentent de cerner et de comprendre les liens qui les unissent à leurs enfants.
« Est-ce que j’aime autant tous
mes enfants ? Est-ce que je les aime tous “pareil” ? »
sont autant de questions lancinantes qui peuvent ravager leur
vie. Pourquoi ces interrogations pèsent-elles sur certains
parents d’un tel poids ? La réponse est à chercher, pour
nombre d’entre eux, dans leur histoire. L’adulte qui a vu,
enfant, ses géniteurs jouer indéfiniment au jeu des "différences"
et des "préférences" ne peut envisager sereinement la question de l’amour
qu’il donne à ses enfants. Et il en va de même de celui qui,
toute son enfance, a adoré – ou haï – de façon exclusive l’un de ses
parents.
Mais, dans la façon d’appréhender la relation à l’enfant, l’histoire
personnelle n’est pas seule en cause. Les parents qui l’abordent
sont en effet, sans le savoir, prisonniers de la vision réductrice qu’a notre
société du lien parents-enfants.
Parents, enfants : un lien complexe
Parler en effet de ce lien en n’ayant pour le caractériser que la notion, au
demeurant assez vague, d’amour revient à en nier la complexité. Or, le
lien à son enfant est parmi les plus complexes qu’un adulte puisse tisser.
Pour deux raisons. D’abord, parce qu’il est pour lui le lieu de
toutes les "projections", de toutes les "répétitions", d’autant
plus difficiles à repérer qu’elles renvoient souvent à des périodes très
archaïques de son histoire. Dans la relation à son enfant – proche s’il en
est parmi ses proches –, l’adulte retrouve souvent, sans le savoir, ce qui
fut l’essence même des attachements les plus importants, les plus intimes et
les plus enfouis de son enfance, la trace des premiers "autres" de sa
vie qui ont façonné aussi bien son esprit que sa sensibilité et son corps.
Mais la complexité du lien parents-enfants n’est pas seulement affaire de
fantasmes. Elle tient également à la réalité. Aimer ses
enfants, c’est éprouver des sentiments particuliers, et particulièrement
forts, non pas pour un seul "objet" – comme dans le cas d’un
amant, d’une maîtresse, d’un père ou d’une mère –, mais pour
plusieurs. Qui plus est, parfaitement différents les uns des
autres. Aucun enfant, en effet, n’est semblable à son frère ou
sa sœur. Et c’est sans doute pour l’oublier – parce que ce n’est
pas facile à vivre – que l’adulte regroupe si souvent sa progéniture sous
l’appellation générique "mes enfants", qui lui permet de mettre
tout le monde "dans le même sac".
En fait, et même si le parent ne
s’en rend pas compte, le lien qu’il tisse avec chacun d’entre eux est à
chaque fois singulier, unique. Ses caractéristiques varient d’abord
en fonction du sexe de "l’aimé". Le lien qui unit une mère
à sa fille adolescente n’est pas le même que celui qui la lie au fils avec
qui elle découvre les difficultés de "l’être garçon"…
Ce lien varie également en fonction de l’âge de l’enfant – on n’aime
pas de la même façon un grand gaillard de 25 ans et un petit garçon de 18
mois –, mais aussi de sa personnalité, de son caractère, dont chaque trait
se noue d’une certaine façon avec chacun des traits de celui de chaque parent
et fait la toile de fond d’une relation à chaque fois particulière.
Mais, dans le couple "parent-enfant", les différences sont aussi dans
le camp des parents. Françoise Dolto le répétait souvent : les
enfants d’une même fratrie n’ont pas tous les mêmes parents.
Pourquoi ? Parce que chacun arrive à un moment particulier de la vie
de son père et de sa mère. La femme qui accouche à 35 ans de son
troisième enfant n’est plus celle qui, à 18 ans, a donné naissance à son
premier. Comment imaginer qu’elle puisse tisser avec l’un et l’autre
des liens similaires ?
Aimer comment ?
Réductrice, la vision en terme d’amour est également dangereuse, car elle
conduit à ne poser le problème qu’en termes quantitatifs : un
peu ? beaucoup ? passionnément ? Cette conception en
forme de balance pèse à la fois sur les parents, chez qui elle ouvre la porte
à toutes les culpabilités, et sur les enfants qui, sentant cette culpabilité,
la "titillent" souvent : « Évidemment, c’est toujours
moi que tu engueules, tu ne m’aimes pas ! » Et peuvent, de ce
fait, s’enliser dans un état de revendication et d’insatisfaction
permanentes.
On devrait donc, passant du "quantitatif" au "qualitatif",
se demander non pas "combien" on aime – question à laquelle il est
impossible de répondre –, mais "comment" on aime. Et admettre
que l’on n’aime pas "pareil" tous ses enfants. Ce
qui ne signifie en aucun cas qu’on les aime "plus" ou
"moins", mais seulement qu’on les aime
"différemment". Ce qui est, d’ailleurs, le cas de tous
nos objets d’amour. Nous avons, par exemple, pour tous les amis
qui nous sont les plus proches des sentiments très forts. Ils sont
donc "ex aequo" pour ce qui est de la "quantité" d’amour
que nous leur donnons. Mais la "qualité" de chaque lien
diffère. Nous aimons Marie pour sa douceur enveloppante, Pierre,
pour son énergie revigorante, etc. Les amours sont comme les
chansons. Elles n’ont pas toutes les mêmes paroles, pas toutes la
même musique…
Ces différences de lien sont-elles préjudiciables aux enfants ?
En aucun cas. D’abord,
parce que l’on peut – et l’on doit – le cas échéant leur en rendre
compte : « Je fais les magasins avec ta sœur parce qu’elle a
16 ans et qu’elle aime les vêtements. Avec toi, je joue aux Lego
parce que c’est cela qui t’intéresse. Tu n’es pas
elle. Elle n’est pas toi. » Et surtout, parce que ces
différences, loin d’être pour eux un facteur de difficultés, constituent au
contraire un apport essentiel.
Des différences structurantes
Être mis par ses parents à une place particulière, qui tient compte de
son âge, de son sexe et de sa personnalité, et savoir que c’est pour cette
singularité qu’il est aimé, est pour l’enfant un facteur fondamental d’individuation,
et donc de structuration. C’est parce qu’un enfant est
perçu – et se sent aimé – par ses parents comme "un" et unique
qu’il peut se reconnaître comme tel, accepter sa singularité et prendre
conscience de sa valeur. Les parents qui, obsédés par la crainte
que leurs enfants n’éprouvent un sentiment d’abandon ou de jalousie, les
mettent tous, au nom de "l’égalité", sur le même plan ;
qui, au moment de l’anniversaire de l’un, offrent aussi un cadeau à l’autre
ou ne s’autorisent jamais un moment d’intimité avec l’un d’eux ;
ces parents ne font pas le bonheur de leurs enfants mais leur malheur, car ils
leur barrent la voie de l’individuation. L’amour dont un enfant
a besoin ne devrait pas être défini par sa quantité, mais par sa qualité.
A la question de l’enfant : « Tu m’aimes grand
comment ? », l’adulte devrait toujours pouvoir
répondre : « Je ne sais pas “grand comment” je t’aime.
Mais ce que je sais, c’est que j’essaie de t’aimer de façon telle que
cela t’aide à réussir ta vie. »
AVOIR
UN PRÉFÉRÉ :
S’il est normal d’aimer différemment tous ses
enfants, il faut s’interroger quand l’attirance, la complicité sont trop
fortes. Quand on n’est pas seulement ému par un enfant, mais
fasciné par lui. Quand l’attachement est par trop exclusif.
Pourquoi s’inquiéter ?
· D’abord, parce que ce type de lien a souvent un caractère inconsciemment incestueux.
· Ensuite,
parce qu’il porte préjudice aux autres membres de la fratrie, qui sont
confrontés au spectacle de la passion que leur père ou leur mère éprouve
pour leur frère ou leur sœur alors qu’ils se sentent aimés de façon
tiède.
· Enfin,
parce qu’il est toujours un marché de dupes.
L’enfant n’est pas aimé pour lui-même, mais pour ce que le parent retrouve
en lui : un lien ancien, une part de lui-même, une image rêvée de
ce qu’il voudrait être. Cet amour "narcissique" n’aide
pas l’enfant à grandir, et peut même être dangereux pour lui, car lui-même
sentant ce qu’il représente pour l’adulte, risque de s’y
aliéner. Et de découvrir plus tard, sur le divan d’un
psychanalyste, que ce n’est pas l’amour de la musique qui l’a amené à
devenir musicien, mais le plaisir que ce projet procurait à son père.
TÉMOIGNAGE :
Sophie, 39 ans : « Je me demandais si je pourrais l’aimer
autant que son frère »
« L’année dernière, mon fils cadet de 6 ans, Matthieu, a déboulé dans ma
chambre en me demandant : “Antoine a dit que c’était lui ton
préféré, c’est vrai ?” Je suis restée
interloquée. D’abord, parce que je suis fille unique…
Ensuite, parce que je n’imaginais pas que deux enfants choyés et aimés comme
eux pouvaient avoir ce genre d’interrogation. Et enfin, parce que
Matthieu venait de mettre un mot violent – “préféré” – sur ce que j’ai
toujours évité de démêler en moi. J’ai appelé son frère, je
leur ai dit que je n’avais pas d’enfant préféré et que je les aimais
chacun pour ce qu’ils étaient, chacun avec ses différences. Ils
ont repris leur jeu comme si de rien n’était, mais moi, j’étais
bouleversée, parce que je ne sais pas si “préféré” est le bon mot, mais
mon amour pour Antoine est particulier. A la seconde où je l’ai
tenu dans mes bras, j’ai senti un lien entre nous d’une force
invraisemblable, un vrai raz de marée. Tout ce qu’il est et fait
me touche, sa sensibilité, sa grâce, ses mots.
En revanche, les réactions de Matthieu, son caractère, me semblent plus loin
de moi. Je ne crois pas les traiter différemment, mais j’ai plus
de patience avec Antoine, je lui trouve plus facilement des excuses.
En étant enceinte de Matthieu, j’étais très angoissée, je me demandais si
j’allais pouvoir l’aimer autant qu’Antoine. Aujourd’hui, au
plus profond de moi, je sais que la place qu’Antoine a dans mon cœur est
unique, mais ça me culpabilise trop d’envisager de m’avouer que j’aime un
de mes fils plus que l’autre. »
Claude Halmos
Avril 2003
Article de Psychologies.com
ET VOUS ????
Pour retour à l’accueil, cliquez ici
Fond: Inconnu - Montage: Tendre-Soleil
© Tendre-Soleil.com - Tous droits réservés 2004