Quand on est seul,
on peut toujours danser…
Le bateau de croisière était bondé de gens venus
passer trois jours de vacances. Devant moi marchait une vieille dame
frêle et voûtée, vêtue d'une robe mauve , et des cheveux blancs coiffés à
la garçonne.
L’interphone du bateau fit alors entendre un air
connu, « Begin the
Beguine » et une chose
merveilleuse se produisit. La
dame, ignorant que je me trouvais
derrière elle, esquissa un pas de danse
rapide et gracieux… un pas vers l’arrière,
l’autre pied effectuant une traînée avant de glisser de nouveau vers
l’avant. Lorsqu’elle arriva devant la
porte de la salle à manger, elle
retrouva sa dignité et entra d’un pas sobre.
Beaucoup de jeunes croient que les gens de mon âge ont
fini d’aimer, de danser ou de
rêver. Ils nous voient tels que l’âge
nous a rendus, c’est-à-dire camouflés
derrière les rides, les kilos superflus et les cheveux gris. Ils ne voient pas les personnes qui vivent
en nous. Pour eux, nous sommes de vieilles bonnes femmes dignes
et de vieux bonhommes sages.
Personne ne se douterait que je suis toujours la fille
maigrelette qui a grandi dans une banlieue verdoyante de Boston. Je me vois encore comme la benjamine d’une
famille enjouée dirigée par une mère très belle et un père doté d’un moral à
toute épreuve. Je suis encore
l’adolescente romantique qui se languissait de connaître l’amour, la jeune adulte qui aspirait à la
respectabilité sociale. Mais à qui
pourrais-je dire tout cela ?
Nous
sommes tous comme cette dame que j’ai vue sur le bateau et en qui la musique
trouve encore un écho. En nous se
trouve la somme de toutes les vies que nous avons vécues. Notre corps montre notre côté adulte, mais il est toujours habité par l’enfance
rieuse, par l’adolescence timide, par
la jeunesse rêveuse. Il abrite la
matrice très réelle de tout ce que nous avons été ou désiré être. La musique nous fait encore vibrer.
Et lorsque nous sommes seuls, nous dansons.
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