Le conte du petit ourson qui avait reçu un ours en peluche...

 

 

 

Avec des symboles, nous pouvons non seulement libérer des énergies bloquées, dénouer des situations sans issue, mais aussi nous réconcilier avec notre histoire et surtout avec le meilleur de nous-mêmes...

 

 

Un petit ourson que je connaissais aurait bien voulu avoir un petit frère ou même une petite sœur,  pour pouvoir rire,  jouer,  se disputer ou courir ensemble.  Ses parents avaient bien essayé d’avoir un autre enfant,  de faire un deuxième ourson.  Ils s’étaient entraînés tous les jours et même deux fois le dimanche,  durant plusieurs années,  mais rien n’était venu répondre à leurs attentes.

 

 

En fait,  c’était surtout l’ourse qui voulait un autre petit,  le papa ours lui n’y tenait pas particulièrement,  il voulait bien contenter sa femme,  mais sans plus.

 

 

Aussi,  un jour,  le papa ours avait-il décidé,  pensant faire plaisir à son ourson,  de lui offrir un petit ours en peluche.  C’est souvent le cas,  chez les ours,  quand on ne peut pas agir sur la réalité  on invente un jeu ou un symbole.

 

 

Dije-  c’était le nom de l’ourson-  reçut le cadeau avec beaucoup de plaisir et appela sa peluche Jemoi.  Il semblait l’adorer,  il s’occupait beaucoup d’elle,  lui donnait son bain,  la câlinait,  jouait à de nombreux jeux,  passait plein de temps avec elle.  Mais quelquefois,  il se fâchait,  criait contre Jemoi,  lui tapait la tête contre les arbres,  la jetait au loin dans les coins les plus reculés de la caverne où ils vivaient tous ensemble,  sa famille et lui.

 

 

Sa maman,  chaque fois,  s’étonnait de le voir ainsi frapper avec violence sa peluche,  de l’entendre hurler après elle :

 

 

« Tu ne comprends rien,  tu es méchant,  tu es jaloux hein,  tu es jaloux,  je le sais,  tu voudrais avoir un papa et une maman pour toi tout seul,  allez,  avoue-le!  De toute façon,  tu n’as même pas besoin de me le dire,  je sais,  je sais que tu veux prendre ma place,  que tu veux ma mort.  Je le sais,  ce n’est pas la peine de parler.  Tu voudrais dormir tout seul dans mon lit,  avoir tout ce que j’ai,  me prendre mes amis…!  Tu voudrais aussi être le premier de la classe,  celui qui court le plus vite,  qui est le plus fort,  le plus rapide à grimper aux arbres,  à découvrir le miel des abeilles…Je te déteste,  je te déteste !  hurlait-il ainsi.

 

 

Vous l’ai-je dit?  Les ours adorent le miel.  Ils aiment se barbouiller partout en fouillant avec leurs museaux et leurs pattes dans les nids d’abeilles remplis de gâteaux de miel.  C’était un des jeux préférés de Dije,  mais il n’emmenait jamais sa peluche avec lui.  Pour aller se pourlécher de miel,  il préférait être seul !

 

 

Vous vous demandez certainement pourquoi Dije,  qui aimait sa peluche,  qui était fils unique,  aimé de ses parents,  était si violent avec elle?  Pourquoi il était devenu si injuste,  si querelleur, si méchant parfois avec ce qui n’était qu’un petit ours en chiffon,  un jouet ?

 

 

Il convient,  avant d’aller plus loin,  que je vous rapporte deux ou trois informations sur la vie et le comportement des ours.  Il faut savoir,  tout d’abord,   qu’un ours ne parlera jamais,  au grand jamais,  de ce qui lui fait mal.   Il ne révélera jamais ce qui le fait souffrir.  Il cachera toute sa vie,  gardera pour lui,  les événements douloureux de son histoire.  Un ours éprouvera souvent de la honte vis-à-vis de ses propres sentiments,  et aura beaucoup de mal à exprimer ses émotions.

 

 

Il fait comme si les malheurs vécus,  les injustices,  les humiliations,  les trahisons n’avaient pas d’importance,  ne le touchaient pas.  En cachant sa sensibilité sous un air bourru,  il pense qu’il est insensible.!  Chez les hommes,  c’est devenu un dicton,  quand on veut décrire quelqu’un qui reste silencieux, on dit : « C’est un ours. »  C’est tout dire !

 

 

Mais alors quel rapport avec la peluche de Dije?  J’y arrive, j’y arrive,  ne soyez pas pressés comme ça!  Pour aller au fond des choses,  il faut du temps,  de la patience,  de l’écoute.

 

 

Peut-être ne savez-vous pas non plus que,  chez les ours,  certains enfants sont des enfants fidèles.  Ils sont fidèles au père,  ou fidèles à la mère.  On dit d’ailleurs : « ah celui-là,  c’est un enfant du père » !  cela veut dire,  par exemple,  qu’ils sont capables de prendre sur leurs épaules,  dans leur corps,  des missions impossibles,  de se donner des injonctions,   des réparations à faire,  pour tenter de cicatriser les blessures cachées de leurs parents.

 

 

Qu’une grande partie de leur vie va ainsi dépendre des fidélités qu’ils se sont attribuées,  pour tenter de réparer la souffrance silencieuse de l’un ou de l’autre de leurs parents.

 

 

Tout se passe chez les ours comme si les enfants,  les petits oursons qui paraissent si gentils,  avaient des antennes,  des espèces de radars pour capter tout ce qui n’avait jamais pu être nommé chez leur père ou chez leur mère.

 

 

Dije,  lui,  avait surtout des antennes branchées sur son père.  C’était,  vous l’avez deviné,  un enfant du père.  Ainsi,  il avait dû  « entendre »  ce que pourtant son père ne lui avait jamais dit : que, dans son enfance,  il avait été jaloux d’un petit frère qui était arrivé après lui.  Un tout petit ourson pas très robuste,  un peu faible,  mais qui avait été le préféré de sa mère.  Bien sûr,  comme tous les ours,  il n’avait jamais pu dire sa détresse,  sa colère,  sa jalousie douloureuse. Il avait gardé tout cela au fond de lui,  bien caché,  recouvert par plein de silences.

 

 

Mais Dije,  en enfant fidèle,  avait « entendu » la blessure ancienne de son père et il avait pris la liberté de commencer à mettre des mots,  à dire à haute voix tout ce que son père n’avait pu exprimer quand il était tout petit.  Vous l’avez enfin compris, c’est à cela que servait le petit ours en peluche qu’il avait reçu en cadeau !

 

 

Comme s’il disait à son papa : «  Tu vois,  papa,  tu n’as pas pu dire ta souffrance,  mais moi je l’ai entendue,  et aujourd’hui je peux la crier pour toi !  Car je sais que tout cela t’étouffe »…

 

 

Il faut dire en effet que le père avait toujours la gorge enrouée,  ce qui lui donnait une voix toute cassée.

 

 

Vous avez aussi peut-être compris,  avant moi,  pourquoi son papa n’avait pu avoir un deuxième enfant,  malgré l’entraînement tous les jours et deux fois le dimanche.  Peut-être ne voulait-il pas faire revivre à son fils ce que lui-même avait si mal vécu !

 

 

Ah!  Les histoires d’ours!  Elles paraissent incompréhensibles dans un premier temps,  mais avec un peu d’écoute et de sensibilité,  on peut entendre beaucoup de choses,  beaucoup de choses…

 

 

Auteur:   Jacques Salomé

 

 

Extrait de :  « Contes à aimer, contes à s'aimer »

 

 

 

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