Parents un jour...

 

 

 

Un bail de vingt ou de trente ans ?  non,  celui d’une vie.  Parents un jour,  parents… toujours !

 

Dernièrement,  j’entendais une femme dire à une autre au restaurant : «  Enfin,  il va avoir dix-huit ans.  Il sera majeur et pourra prendre sa vie en main ». 

Elle parlait sûrement de son fils qui, sorti de l’adolescence, allait sans doute alléger la lourde tâche de sa mère.  J’en souriais.

 

Je me rappelle avoir pensé comme elle il y a fort longtemps, au moment où je croyais que la quarantaine allait faire de nous, ma femme et moi,  des parents libres de ne songer désormais qu’à nous.  Parce que notre aîné avait vingt ans et que notre fille devenait majeure.  Et, parce qu’à leur âge,  ma femme et moi étions mariés. 

 

Les temps ont bien changé et ce n’est pas à vingt ans qu’on fonde un foyer de nos jours.  Pas avec les études supérieures que les jeunes d’aujourd’hui terminent à vingt-huit ou trente ans. Et pas avec cette nouvelle tendance qu’ils ont à se marier ou à cohabiter dans la trentaine,  emploi trouvé,  sûrs de leur avoir.  Ce qui ne nous empêche pas d’être « parents » sans cesse et de suivre leurs moindres gestes…des yeux.

 

Et nous n’inventons rien,  couples de notre génération,  en agissant de la sorte. Nos propres parents, quoique libérés plus tôt de leurs enfants,  s’inquiétaient sans cesse pour nous,  alors que nous pensions qu’ils se mêlaient un peu trop de nos affaires.  Je me souviens d’avoir dit à ma mère : « Je suis marié, j’ai vingt ans, je sais ce que j’ai à faire. »  Et elle m’avait répondu : « Tu en auras cinquante que tu seras toujours mon p’tit gars et que j’aurai encore l’œil sur toi ! »

 

Je n’en croyais pas mes oreilles !  Et voilà que je suis devenu pareil.  Parents un jour, parents toujours,  parce que ce rôle n’est pas que temporaire quand le cœur est à l’horaire.  Quand nous donnons la vie,  c’est la nôtre que nous mettons en veilleuse et ce,  pour bien longtemps.  Parce que ce geste posé avec tant d’amour se révèle le don d’une vie.

 

Et parce qu’un enfant, quel que soit son âge,  demeure toujours un enfant pour les parents qui l’ont vu grandir, partir, sans jamais le quitter des yeux.  Comme si ce besoin de protéger, d’aider, était si ancré au fond de soi que rien ne peut l’entraver avec les années.  Quand notre fille a un rhume, une indisposition,  on est préoccupé, on l’appelle, on la traite encore comme si elle vivait sous notre toit.  Même si son mari est là pour veiller sur elle.  On fait de leurs joies nos joies et de leurs déboires, nos chagrins.  Finalement,  on vit encore et sans relâche en fonction d’eux,  très peu pour soi, si peu pour nous.

 

Devenus grands-parents, on est heureux,  on se dit : « Nous n’aurons qu’à les choyer, ces petits ».  Et dès le premier malaise,  on veut aider,  parce que, dans notre cœur,  la famille, tout comme la responsabilité, n’a augmenté qu’en nombre.  Nous avions deux enfants et, avec les conjoints et les petits,  voilà qu’on est à veiller avec tendresse et dévouement sur quatre, cinq, six êtres humains que l’on considère comme le prolongement de nous-mêmes.  Et comme notre plus belle joie est leur bien-être,  on est parents encore et toujours.

 

On devrait vivre un peu pour nous,  se dire : « C’est à leur tour. » Mais allez donc demander à tous ceux et celles qui ont été père ou mère de faire un pas en avant sans en faire deux en arrière.  En voyage,  on appelle,  on s’informe d’eux,  de la santé de leurs petits,  même si leur maman veille sur eux.  On est à l’âge où ce sont eux qui devraient s’inquiéter pour nous ;  on l’oublie pour ne penser qu’à leur sécurité, qu’à leur mieux-être.  Même malades, épuisés, nous nous faisons encore du souci pour eux.  Comme si notre vie était cimentée à la leur,  comme s’il était impossible de fermer les yeux quand leurs prénoms les ouvrent au nom de notre amour.

 

Je me souviens de mon père qui, paralysé,  sans l’usage de la parole, s’inquiétait du regard de l’avenir de ses fils,  dont le dernier était en bas âge.  Les enfants ne nous sont que prêtés ?  certes,  mais jusqu’à notre dernier souffle.  Parce que je ne vois pas le jour où je pourrai vivre vingt-quatre heures sans penser à eux.  Parents un jour, parents toujours…. Avec le même amour.  Cela dit,  sans amertume,  sans regret,  car le jour où nous les avons conçus,  nous savions que notre engagement allait être un « toujours ».   Et même quand certains couples se séparent,  les enfants sont encore les liens qui rappellent ce qu’a été l’union.  Chacun de son côté,  on les regarde, on s’inquiète, dans le même partage,  sans vie à deux.

 

Etre parents n’est pas un rôle, c’est une vocation.  Il faut en sentir l’appel, le désir , le besoin,  car qu’on se le dise, dès lors,  notre vie leur appartient.   On veut pour eux ce qu’on n’a jamais eu,  on désire pour eux beaucoup plus qu’on a reçu.  Et il en va de même pour nos enfants,  qui , à leur tour,  espèrent pour les leurs encore plus que tout ce que nous avons pu leur donner.

 

Comme si la roue du bonheur se devait d’avoir toujours plus d’ampleur pour ceux qui suivent.  Comme si le ciel n’imposait pas de limites aux largesses qu’on le prie de répandre sur eux.  Et lorsque les enfants sont tourmentés, quel que soit leur âge, c’est encore les parents qui passent des nuits blanches.  Parce que le mal qui leur arrive nous angoisse.  Parce qu’on voudrait,  d’un coup de cœur,  atténuer le moindre de leurs malheurs.  Oui,  parents un jour,  parents toujours,  mais quel bonheur quand vient l’heure dernière de se dire : « J’ai vécu pour eux,  je suis heureux. »  ce qui vaut beaucoup plus que d’avoir vécu pour soi, ne serait-ce… qu’une joie.

 

Auteur :  « Denis Monette »

 

Extrait de :  « Au gré des émotions »

 

 

 

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