Le conte de la petite chatte qui n’avait pu être ni maman ni mère

 

 

Nos comportements les plus inattendus,  nos conduites les plus surprenantes ou qui paraissent les plus inacceptables sont des langages avec lesquels nous tentons de parler de l’une et de l’autre des blessures de notre histoire.  Ces blessures s’organisent autour de l’injustice,  de la trahison,  de l’humiliation et de l’impuissance…

 

 

 

Il était une fois une chatte qui se reposait, un œil ouvert et l’autre fermé,  sur le dossier très confortable d’un divan.  Installée à sa place préférée,  elle ronronnait doucement et paraissait très songeuse.  Je dois vous dire aussi que se reposer était son activité principale.  Il y a quelques années encore,  elle n’hésitait pas à sauter par la fenêtre,  à courir sur le bord des toits et des murs,  à circuler dans le village,  durant tout le jour et parfois même jusque tard le soir.  Vous savez peut-être que les chats voient dans le noir et qu’ils adorent la nuit.

 

Autrefois elle avait été une jeune chatte très belle,  très courtisée,  je veux dire très recherchée par tous les chats du voisinage qui venaient miauler et se battre pour elle sous ses fenêtres.  Mais comme elle était très sage et que ses parents la trouvaient trop jeune,  ils lui demandaient de ne pas sortir,  de ne pas s’approcher de trop près des jeunes chats.

 

Vous ai-je dit son nom?

Elle s’appelait Miaoui!!

 

Aujourd’hui,  dans son sommeil elle venait de faire un drôle de rêve.  C’est pour cela qu’elle gardait un œil fermé,  essayant de rester encore un peu dans ce rêve,  et l’autre ouvert pour tenter de comprendre ce que ce rêve voulait lui dire.

 

Elle venait de rêver d’un petit chaton perdu,  isolé au milieu d’une île sur une rivière.  Et dans son rêve,  elle se tenait au bord de la rivière,  impuissante à aller secourir le chaton,   craignant l’eau et la violence du courant.

 

En effet,  au pays des chats,  les rêves sont très importants.  Ils permettent de mieux comprendre les mystères de leur vie.  Car il y a toujours une part de mystère dans la vie de chacun.  Par exemple,  dans la vie de Miaoui il y avait un secret qu’elle n’avait jamais dit à personne.  Un secret qui remontait au temps de sa jeunesse justement.

 

Je vous ai dit que ses parents ne voulaient pas qu’elle sorte la nuit ou qu’elle s’attarde avec des chats,  mais un jour elle avait rencontré un chat nouvellement arrivé dans le quartier.  Un chat marin.  Oui,  oui,  cela existe !  Un chat qui était matelot sur un bateau de guerre qui devait bientôt lever l’ancre,  mais cela Miaoui ne le savait pas encore.

 

Car la première fois qu’ils s’étaient vus,  ou plutôt qu’elle l’avait aperçu,  elle avait senti ses yeux devenir très doux,  son cœur battre très fort dans sa poitrine de chatte et son poil devenir très brillant.  En un mot elle était amoureuse.  Amoureuse,  cela veut dire,  pour une chatte,  sentir son cœur plus grand,  tout vivant,  avoir l’impression d’être plus belle,  plus légère.  A partir de cet instant elle n’avait plus eu qu’un désir :  revoir ce chat,  rechercher sa présence.  Parler avec lui,  sentir la patte qu’il mettrait sur son épaule,  son  museau contre le sien,  faire le projet de le voir encore et encore… et surtout s’approcher tout contre lui,  car elle se sentait bien quand il était là. 

 

Et Miaron,  le chat marin,  semblait lui aussi très intéressé par Miaoui.  Très intéressé car il la trouvait belle et désirable et si pleine de vie!  Il arriva ce qui arrive souvent  quand deux cœurs,  deux corps sont attirés l’un par l’autre.  Un soir,  ils firent l’amour,  à la façon des chats bien sûr.  Ce fut très bon pour l’un et pour l’autre,  et même je dois vous le dire,  ils recommencèrent plusieurs fois de suite dans les jours qui suivirent.

 

Quelques semaines après Miaoui découvrit qu’elle était enceinte,  qu’elle portait un germe de vie dans son ventre.  Un germe qui pourrait devenir un bébé.  Elle aurait voulu annoncer la bonne nouvelle à Miaron mais depuis quelques jours elle ne le voyait plus.  Il avait disparu du village.  Elle apprit que son bateau avait repris la mer.  Il était reparti sans lui laisser d’adresse,  sans lui dire au revoir,  sans même savoir qu’elle portait le germe d’un enfant de lui dans son ventre.  Miaoui ne savait même pas si elle le reverrait un jour!

 

Elle fut très triste.  Une tristesse profonde et immense qui ressemblait à une tempête à l’intérieur d’elle.  Elle sentait que le germe de vie allait se transformer en un petit chaton,  qui grandirait dans son ventre,  et elle se désespérait chaque jour un peu plus.  Des pensées noires roulaient dans sa tête :  « Je suis trop jeune,  trop isolée, je ne sais pas comment je pourrais élever toute seule un enfant.. »

 

Car j’ai oublié de vous dire que ses parents l’avaient mise à la porte.  Ils n’avaient pas supporté de voir leur fille enceinte sans être mariée.  Oui, oui,  cela arrive encore au pays des chats.

 

Ainsi vous imaginez Miaoui seule,  dans une petite cabane au milieu des bois,  loin du village,  rejetée par sa propre famille et par tous ses amis.  Quand arriva le moment de mettre son bébé au monde,  à la clinique des chats on lui demanda comment elle souhaitait appeler son petit chaton.

 

Et Miaoui se mit à pleurer très fort,  les mots se bousculaient dans sa gorge.

 

« Je ne peux pas lui donner de nom,  car je sens que je ne pourrai pas être une bonne mère pour lui.  Je suis seule,  trop jeune,  sans ressources et je me sens impuissante à élever mon bébé.  Je sais qu’il existe beaucoup de couples de chats qui veulent avoir des bébés et qui n’y arrivent pas.  Si un couple sans chaton veut adopter mon enfant,  c’est eux qui lui donneront un nom.  Je me sens incapable d’être mère,  on va croire que je l’abandonne,  mais je veux le confier à des parents qui seront plus capables que moi de le rendre heureux.

 

Moi,  j’ai seulement pu le concevoir,  lui donner la vie,  le porter dans mon ventre pendant plusieurs mois.  Je lui ai permis de grandir en moi et je le laisserai sortir de mon ventre.  Après,  comme je sens que je ne pourrai pas être une bonne maman,  ni une mère pour lui,  je préfère le confier à quelqu’un d’autre.

 

Il vaut mieux que ce soit un couple aimant,  ouvert,  qui prenne soin de lui.  Un bébé a besoin d’une mère disponible,  d’un papa présent pour se développer avec le maximum de chances.  Je sais tout cela!  Moi je ne pourrai pas lui donner toute la sécurité dont il aura besoin   !!

 

Vous avez peut-être remarqué comme moi que cette chatte ne disait pas : « J’abandonne mon bébé. »  Mais qu’elle insistait pour dire : «  Je me sens impuissante à l’élever »

 

Et même si plus tard on pense qu’elle a abandonné son chaton,  ne le croyez pas.  Une mère n’abandonne jamais son enfant.  Elle peut se sentir insuffisante,  impuissante,  démunie,  mais elle ne rejette pas son enfant !

 

A la clinique des chats,  on essaya d’expliquer à Miaoui que si elle voulait prendre soin de son enfant,  on l’aiderait,  on la soutiendrait.  On l’encouragea à le garder et à s’occuper de lui.  Mais Miaoui était trop désespérée.  Elle n’avait pas suffisamment confiance en elle.

 

Aussitôt son petit chaton sorti du ventre,  elle refusa de le regarder et demanda qu’on l’emporte dans un foyer où sont gardés durant quelques jours les bébés en attente d’avoir des parents de remplacement.  On les appelle des parents adoptifs,  qui viendront les recueillir,  leur offrir un nom et les élever en leur donnant tout ce dont un enfant a besoin.

 

Je sais que tout cela peut vous révolter,  vous mettre en colère.  Vous pouvez peut-être penser qu’une maman n’a pas le droit de laisser son enfant à d’autres parents.  Cependant je ne sais si vous avez entendu que Miaoui,  à sa façon, avait été très généreuse, très courageuse,  j’ai même envie de dire très loyale avec son bébé.

 

Cela peut vous paraître scandaleux si je vous dis qu’au fond elle avait fait un grand cadeau à son petit chaton,  qu’on appela plus tard Mialou.  Elle lui avait donné la vie et l’occasion d’avoir une mère et un père,  un chat et une chatte qui seraient ravis de l’élever,  de l’aimer et de le soutenir pour ses premiers pas dans la vie.

 

D’une certaine façon,  elle lui avait offert tout ce qu’elle-même n’aurait pu donner à son enfant.  Du moins c’est ce qu’elle ressentait à ce moment-là..

 

Ainsi, bien des années plus tard,  Miaoui, qui songeait sur le dossier du divan et qui avait fait le rêve dont je vous ai parlé au début de mon histoire, se disait : «  J’espère que ce petit chaton que j’ai porté dans mon ventre,  il y a si longtemps,  est devenu un beau petit chat, qu’il a pu grandir auprès de parents aimants et disponibles.  C’est vrai que je ne sais même pas son nom,  mais j’ai plaisir à imaginer qu’il est heureux.  Et si on lui a dit qu’il était un enfant adopté,  que sa mère l’avait abandonné,  qu’il ne m’en veuille pas trop! Si j’avais su à l’époque tout ce que je sais aujourd’hui, je suis sûre que je l’aurais gardé avec moi. 

 

Bien sûr, au début cela aurait été difficile,  mais ensemble,  en s’appuyant l’un sur l’autre,  on aurait quand même traversé toutes les difficultés.  On se serait parlé,  on se serait encouragés l’un et l’autre… Mais à l’époque j’étais si jeune,  j’avais si peur de lui faire du mal,  de ne pas savoir.. J’étais surtout désespérée d’avoir été moi-même abandonnée par Miaron.  Je croyais sincèrement que je n’étais pas capable de prendre  soin d’un enfant,  tellement il y avait de colère,  de tristesse et de malaise en moi » !

 

Qui aurait imaginé,  en voyant cette chatte faisant semblant de dormir sur le dossier d’un divan,  toutes les pensées,  tous les regrets qu’il y avait dans sa tête?  Qui aurait pu sentir tout l’amour qu’il y avait encore en elle pour cet enfant qu’elle n’avait pas osé regarder quand il était sorti de son ventre?

 

Qui aurait pu croire que,  tant d’années après,  une chatte puisse se souvenir du petit chaton qu’elle avait porté dans son ventre pendant quelques semaines?

 

Qui aurait pensé que,  même si elle ne savait pas ce qu’était devenu son enfant,  elle le gardait encore un peu tout au fond d’elle-même,  comme un souvenir précieux?

 

Je crois qu’une chatte qui a aimé,  même si elle a été trahie,  garde en elle vivace le souvenir de cette relation.

 

Ce que le petit chaton Mialou ne sait pas, lui,  c’est qu’il a été vraiment un enfant de l’amour.  Il peut croire qu’il a été rejeté,  se faire souffrir en imaginant même qu’il n’avait aucune valeur pour sa génitrice,  pour celle qui lui a donné la vie.  Il peut engranger des reproches en croyant qu’il a été abandonné et empoisonner ainsi son existence.

 

Mais s’il lit un jour ce petit conte,  peut-être entendra-t-il d’où il vient… Car certains petits chats qui ont vécu cette expérience sont capables de se gâcher une partie de leur vie,  en accusant leur mère de ne pas les avoir aimés suffisamment au point de les abandonner!

 

Vous sentez,  en ayant entendu l’histoire de la chatte Miaoui,  que cela ne se passe pas toujours comme ils peuvent le croire…..

 

 

 

Auteur:   «Jacques Salomé »

 

Extrait de :  « Contes à aimer, Contes à s'aimer »

 

 

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